...Je sais bien que c’est inutile, mais j’écris quandmême pour que l’on n’oublie pas.

Je déhambule parmi les murs détruits par le temps, complètement subjugué, je veux tenter de construire un barrage contre le temps, un barrage qui protégerait les souvenirs, les évènements et les empêcherait de sombrer dans l’oubli le plus profond. Dieu seul sait si mes écrits survivront aux siècles et si les générations suivantes les accepteront. Mais tout n’est que vanité...

C’est peut-être vrai. Mais quand on a croisé au hasard de ses pas les sentiers des ombres du passé, on reconnaÌt être une partie de ce monde magique des contes, nés dans cet endroit divin, fait de légendes créées de toutes pièces par l’homme.

L’Eternel... La dernière ombre à hanter les ruines mortes,c’est lui. D’où vient-il? Nul ne sait. Il est le dernier ambassadeur des grands dieux païens. Mais il est aussi l’un des disciples de Dieu, heritier des premiers chrétiens malheureux chassés par l’oppression et la violence, ayant trouvé refuge dans les forêts profondes. Il est un moine inconnu, gardien des trésors bulgares. Il est le seul moine noir initié - Rim Papa - ayant à charge la sauvegarde des trésors antiques. L’imagination humaine peut difficilement deviner les temps de sa naissance.

L’Eternel. Je l’ai rencontré par un matin printanier tout près des ruines du monastère. Le brouillard se répandait lentement sur les roches. L’astre solaire  étendait, telle une araignée, sa toile pour tout y capturer. C’est à ce moment que je l’ai vu, cette sombre silhouette qui disparaissait sur le sentier. Une cagoule dissimulait ses yeux mais j’ai senti son regard fixe qui m’invitait à le suivre. Je me suis retourné pour m’enfuir à toutes jambes. J’ai dérapé et suis tombé à terre. J’avais l’impression qu’il me suivait.

Il est revenu pendant la nuit, sortant de l’ombre pour me dire “Tu n’iras pas très loin. Personne ne peut se cacher de soi-même. Tu m’appartiens et je te rendrai visite pendant tes rêves.” Et le voilà. Il reste face à moi, tout noir vêtu, me pénétrant de son  regard. Depuis cette nuit, mes rêves sont toutes ma vie et mon destin est lié à mes rencontres avec l’Eternel. Recontres? Qui sais si je le vois vraiment? Ne l’ai-je pas simplement rêvé? Chaque nuit il est avec moi et je sais qu’il ne me laissera pas vivre en paix.

 
 

Première vision

 

Ce petit coin de paradis, illuminé par les premiers rayons du soleil, chauffé par le souffle doux venu de la mer, semble dormir, bercé par les souvenirs du passé. Il y a des millions d’années, les vagues de la Mer Sarmade baignaient encore la côte. Les alentours étaient désertes et seuls les vents soufflaient sur la surface infiniment bleue de la mer. Il fallut des milliers d’années à la mer pour se retirer doucement. Des forêts touffues ont alors vu jour sur les anciens fonds marins tandis que des torrents limpides enchantaient de leur murmure la nature environante. Les chants des oiseaux se répandaient dans l’air. Au milieu de ce désert, pareils à d’étranges solitaires tournés vers l’inconnu, se dressaient de hauts rochers dans lesquels le soleil et le vent taillaient leurs contes rupestres.

Personne ne sait au juste quand, pour la première fois, la parole humaine a troublé cet endroit. Pendant des siècles, les tribus gètes1 habitèrent ce lieu magnifique. Et c’est là, dans le calme intense de la forêt séculaire, au plus profond de la grotte sombre qu’ils édifièrent leur sanctuaire dédié au grand Zalmosksis. Le Dieu-peintre, qui, du temps de leurs ancêtres, avait, à l’aide d’un marteau et d’un ciseau, taillé son image dans la roche. C’est ainsi qu’apparut l’Homme de pierre. Puis, Zalmosksis se cacha dans les profondeurs des roches. Les gètes le pleurèrent comme si l’un des leurs était mort. Quatre années plus tard, il refit apparition. C’est à ce moment là qu’il fut proclamé prêtre suprême et reconnu comme Dieu. Sa demeure se trouvait sous terre, il y vivait en restant inaccessible au simple mortel.

Depuis cette époque, tous les quatre ans, les prêtres envoyèrent au grand Dieu un de leur représentant pour lui demander d’accorder de bons jours à la tribu gètes. Ils choisissaient parmi les leurs, le plus honorable et celui qui manifestait le plus de courage dans les combats. Au petit matin, dès que les rayons de soleil effleuraient le sanctuaire, les prêtres jetaient leur représentant sur trois javelots piqués dans la terre. Le sang brillait sur les javelots, tel des roses rouges, pendant que les prêtres priaient. Si le sacrifié connaissait d’interminables souffrances, s’il ne mourrait pas vite, des années difficiles attendaient les gètes.

Seconde vision

 

Depuis cinq jours déjà les soldats macédoniens assiégeaient Odessos2. Les hauts murs de la forteresse gardaient les défenseurs et nul ne pouvait vaincre leur résistance. La nuit, loin de la ville, les lueurs et la fumée des feux allumés rappelaient aux assiégés la présence de l’envahisseur. Au matin, les Macédoniens, têtus, partaient à nouveau à l’assaut, ne voulant pas reculer. Les assiégés les repoussaient de leurs lances et de leur flèches. La puanteur des cadavres emplissait l’atmosphère. Le siège de la forteresse continuait malgré les multiples échecs rencontrés par les attaquants. Un jour enfin, le roi macédonien Philippe accepta la défaite et recula. Il promit alors à Odessos amitié et alliance et libéra les prisonniers. Les lourdes portes de la forteresse s’ouvrirent enfin devant lui. Une longue file de personnes vint à la rencontre du roi, reconnaissant ainsi en lui un grand chef d’armée. A la tête du défilé marchaient les prêtres gètes, tout de blanc vêtus selon la coutume, guitare à la main. Des chants de fête s’élevaient dans les airs, célébrant les louanges de la paix et de l’amitié. Au cours de la fête, le roi, accompagné des prêtres, fit des offrandes au grand Dieu des gètes Zalmosksis, dans un sanctuaire dissimulé au fond de la forêt. Pour honorer dignement cet évènement, Philippe ordonna la construction d’une ville qui devra porter son nom. On ne sait pas si cet ordre fut exécuté ni où, le cas échéant, fut édifiée la ville, mais les contes disent que sur ses ruines fut fondé, des années plus tard, le plus ancien monastère de la région

Troisième vision

 

Durant les premiers siècles de la naissance du Christ, Odessos fut une grande ville qui se couvrit de gloire. L’ancien marché, fondé par des marins grecs, s’était transformé en une grande et belle cité. Ses palais et ses temples blancs étincelaient sous les rayons du soleil alors que ses murs solides se reflétaient dans l’eau du Pontus3 qui abritait de nombreux navires. Les bateaux d’Odessos, chargés de blé, d’esclaves, de vin, de baumes, répandaient la renommée de la ville dans l’Empire Romain, des rives d’Istros4, de Taurique5, d’Hélespont6 jusqu’aux Colonnes d’Hercule7. Dans les rues et sur les places de la ville antique, les habitants parlaient de nombreux langages. La joie et le malheur, le luxe et la misère se mélaient pour former comme une rivière multicolore. D’étranges hommes inconnus rôdaient dans la foule, louaient la résignation et l’amour et prédisaient la fin du puissant Empire. Leurs adeptes furent soumis à d’atroces tortures et des calvaires s’élevèrent un peu partout. Les tyrans essayèrent d’anéantir la nouvelle foi dans le sang et le feu.

Un jour, quelques aristocrates de Rome, accusés de prêcher le christianisme arrivèrent dans la ville, destination finale de leur déportation. Ils avaient été bannis et condamnés à passer leur vie d’exil ici, dans cette lointaine province de l’Empire. Persécutés par les autorités locales, suite aux sermons qu’ils avaient prononcés dans la ville, ils se réfugièrent dans les forêts avoisinantes. Et c’est là, dans les grottes, à proximité du sanctuaire abandonné du dieu païen qu’ils vécurent, solitaires, loin du monde cruel des pêcheurs.

 

Quatrième vision

 

Les années passèrent. Les préceptes du Sauveur, Jésus-Christ, avaient depuis longtemps conquis les coeurs de plusieurs des peuples de l’Empire, y compris parmi les plus puissants souverains qui se soumettaient à Sa loi.

L’ancien sanctuaire des exilés continuait d’attirer de nouveaux venus qui élevèrent un temple en hommage à l’exploit des premiers martyrs ainsi qu’une petite forteresse qui abritaient des moines et des croyants. Ils étaient ainsi prêts à faire face au danger qui ne manquaient pas de survenir en ces temps de troubles.

Près des frontières se massaient des peuples et des tribus cherchant à se faire une place au soleil.L’Empire subissait difficilement les coups portés par ces hordes sauvages qui anéantissaient tout sur leur passage. Caché dans les forêts, le temple des moines retrouva sa vocation d’asile. Les cris des enfants des familles installées aux alentours  retentissaient parfois dans la forêt. Le Temple se remplissait alors de gens apeurés, et s’élevaient vers Dieu des prières d’action de grÃce et de pitié. Rien ne put cependant arrêter le flot déferlant des barbares. Ils découvrirent les sentiers conduisant au lieu sacré et l’anéantirent. Les quelques défenseurs de la forteresse disparurent dans les labyrinthes. Personne n’a plus jamais entendu parler d’eux depuis lors.

 

Cinquième vision

 

Plusieurs années s’écoulèrent après ces tragiques évènements. Là où, autrefois, la vie battait son plein, il ne resta que silence. Seul le vent venait quelquefois se promener dans les ruines. Parfois la silhouette tranquille d’un moine solitaire venait troubler le calme ambiant. Puis tout s’apaisait .

En bas, dans la plaine, de nouvelles tribus, de nouveaux peuples cherchaient, tels des enfants commenÇant à peine à marcher, la voie spirituelle. Là, sur les ruines de l’ancien Empire était né l’Etat des Bulgares. Mais il fallait attendre la grÃce de Dieu pour éclairer ce  peuple nouveau. Les dieux païens étaient puissants et les graines semées par le fils de Dieu poussaient difficilement. Quand le prince bulgare Boris reÇut la grÃce divine, c’est avec lui, tout un peuple qui accepta la foi du Christ. Cette terre paradisiaque fut à nouveau réchauffée par la lumière divine.

Les années passèrent. Le peuple bulgare, suivant la foi du Christ, vivait alors dans la sagesse et la félicité. La renommée et la glorieuse puissance des rois chrétiens bulgares se répandaient dans le monde.

Mais il y avait aussi des moments d’épreuves à traverser. Au sud, parmi les seigneurs de l’Ancien empire se réveilla le désir de puissance, malgré les préceptes enseignés par la religion. Les Romains avaient oublié les leÇons du Sauveur et envahissèrent les terres bulgares, noyant leur chemin de sang et de larmes. Les Bulgares, qui travaillaient et vivaient en paix ne purent résister à l’énorme puissance byzantine qui les asservit. Ce furent des années de souffrances et de douleur. Ces terres fertiles furent ravagées par des bandits et des hommes à la solde des byzantins. Déshonneur et débauche régnèrent alors. Les seigneurs romains préfèrèrent piller, détruire, plutôt que sauvegarder les lois du Roi et de Dieu. Pourchassés par la violence et la douleur, plusieurs Bulgares choisirent de quitter leur domicile pour se faire moines. D’autres se réfugièrent dans des endroits déserts et des grottes pour y vivre en ermite.

L’heure de l’ancien lieu sacré avait à nouveau sonné. Quelques moines vinrent chercher asile dans ces endroits oubliés de Dieu et du peuple. C’était le printemps, un vent doux caressait l’herbe et les branches en fleur des arbres, les créatures de Dieu jouïssaient pleinement de la vie.La forêt séculaire qui abritait, dans son calme bleu, les ruines de l’ancien sanctuaire, attendait de dévoiler ses secrets millénaires. Tout était tranquille, même le Diable, ennemi juré de chaque créature divine, se taisait comme s’il s’était endormi depuis la création du monde. Charmés par tant de beauté divine, de silence et de tranquilité, comme débarqués dans un autre monde, les vagabonds décidèrent d’y rester à jamais. Ils furent rejoints peu après par d’autres moines, et, pour remercier Dieu de ce sauvetage miraculeux, pour faire renaÌtre le feu de la bonté et de la foi, ils décidèrent de faire de ce lieu un centre de renaissance de la foi chrétienne. Bientôt le monastère rupestre fut connu de tous ceux qui cherchaient bonté, calme et simplicité pour échapper à cette époque troublée de haine et de violence. Tel un phare, le monastère dispensait sa lumière divine et l’écho de ses cloches qui résonnaient dans le lointain réchauffait les Ãmes égarées.

Quand, avec l’aide du Sauveur, les rois Assénides8 repoussèrent le joug de l’oppresseur étranger, la grÃce divine éclaira ce coin paradisiaque.

Comme une source qui attire les assoiffés, la région amenait à elle nombre de moines paisibles. Ils contemplaient le lever du soleil en récitant leurs prières et attendait son coucher pour déchiffrer dans les nuits sans lune des signes divins. Des chants de reconnaissance s’élevaient vers les cieux et vers Celui qui veille sur tout et chacun et inspire leurs actes. Non loin du monastère des ermites vivaient dans de petites cellules dissimulées dans les roches. Telles des étoiles lumineuses dans le ciel, ils éclairaient de leurs actes et de leurs conseils les Ãmes errantes et encourageaient ceux qui cherchaient à sauver leur salut.

 

Sixième vision

 

Des jours, des mois, des années passèrent. Le paisible cloÌtre était bercé d’une douce quiétude. Les moines y vivaient en paix, glorifiant le nom de Dieu. La renommée de cette demeure divine gagnait en importance.

Mais, envieux de ces actes bienfaisants, de la bonté et de la félicité ambiante, l’Antéchrist envoya une énorme armée musulmane pour mettre à l’épreuve la soumission et la tolérance des chrétiens. Les Turcs se dispersèrent comme une nuée de corbeaux noirs sur le pays. La flamme divine s’éteignit. Les gens périssaient, tout ce qui avait été créé au long des siècles passés fut détruit par le feu. De tous le pays, des moines et des croyants accouraient, victimes des violences destructrices et racontaient d’effroyables histoires. Ceux qui arrivaient, apportaient des objets de grande valeur - livres enluminés d’or, icônes merveilleuses, objets précieux de culte. C’est donc ici que furent cachés les trésors de douze monastères ruinés par les Turcs. Les gens allaient et venaient, mais ce qui avait été créé devait y rester. Les moines décidèrent alors de mettre tout ces trésors sous la protection de leur trésorerie secrète. Elle existait depuis des siècles, mais seuls les initiés en connaissaient la voie. Une nuit, quand tout fut endormi, le supérieur, aidé de quelques moines, y transporta tous les objets. Peu après, la vague des envahisseurs submergea ce coin paisible. Les voix des ces choeurs rupestres se turent lors de la dernière liturgie dans un bain de feu. Les regards macabres des oppresseurs reflétaient la couleur du sang. Leur férocité ne connaissait pas de limites. Le dernier supérieur disparut dans les sombres labyrinthes souterrains sans laisser de traces et avec lui, les richesses amassées.

Les moines, qui avaient pu se sauver, sont revenus ensuite mais n’ont retrouvé que ruines et cendres. Les croyants des villages voisins venaient le dimanche allumer leurs bougies dans l’église du monastère.

 

Septième vision

 

Les années passèrent

 

Abandonné de tous, le monastère reposa des années dans l’oubli et la poussière. Des broussailles et des roses sauvages effacèrent les sentiers tracés par les pas de l’homme. Les images, les icônes et les fresques disparaissaient peu à peu. Le vent et les tempêtes balayaient les vestiges du passé glorieux. Seules subsistèrent, miraculeusement, les images de Jésus-Christ et de sa mère, la Vierge Marie, qui contemplaient silencieusement les ruines. Le nom chrétien du monastère disparut lui aussi dans le néant. Seul le nom turc “Aladja”- Le bigarré - nous a été transmis de ces sombres années d’esclavages.

Les légendes des trésors cachés et des spectres errants des moines qui hantaient les ruines se multipliaient. Un moine, attiré par ces contes fantastiques, tenta d’en déchiffrer le secret. Il découvrit l’entrée de la trésorerie secrète et une nuit pénétra dans les roches profondes. Au matin du jour suivant, des moines le découvrirent par hasard gisant à demi-mort. La barbe du malheureux chercheur d’aventures avait bouché ses narines mais ses poches étaient pleines de joyaux. Le récit qu’il fit de son expédition fut difficilement compréhensible. Les moines apprirent cependant l’existence de couloirs souterrains interminables, de précipices et de pièges soigneusement dissimulés qui guettaient à chaque instant le non-initié. Au fond de ce labyrinthe le jeune moine découvrit une vaste grotte qui lui offrit un merveilleux spectacle. Partout, des livres, des croix d’or et d’argent, des icônes, des objets de culte, d’énormes statues en or de dieux païens inconnus, des bijoux et d’autres joyaux s’étalaient à sa vue. Tout cela semblait briller d’une macabre lueur. Dans le coin le plus reculé de la grotte, un vieillard majestueux, éclairé par la flamme des bougies allumées, somnolait sur un trône de pierre. Tout à coup il se réveilla et s’adressa d’une voix dure à celui qui troublait de sa présence ce monde sépulcral: “Qui es-tu, homme sans foi, pour oser déranger la quiétude de ce lieu sacré ?”. A ce moment, tout commenÇa à trembler. La terre se mit à gronder, les voutes de la grotte s’effondrèrent. Tout tournait autour du moine et il perdit conscience. Et quand il revint à lui, c’était ici, avec les visages étonnés des moines penchés sur lui et qu’il ne connaissait pas. Il ne savait pas quel chemin il avait emprunté pour le retour, ni comment ces joyaux s’étaient retrouvés dans ses poches. Les moines n’en croyaient ni leurs yeux ni leurs oreilles. Alors il les mena devant l’entrée secrète mais elle avait disparu.

Peu après le moine offrit ses trésors au monastère et depuis personne n’a plus jamais entendu parlé de lui. Son récit des trésors cachés, des horreurs qu’il avait vécues dans ce labyrinthe souterrain fut enrichi de nouveaux détails qui poussaient les gens à approcher avec appréhension ce lieu macabre.  

 

Huitième vision

 

A l’époque du joug ottoman, les bandits de l’effroyable Kourdoolou  ravageaient les terres du pays. Personne n’osait s’aventurer près des ruines du vieux monastère à la tombée de la nuit car des bruits couraient, prétendant que, celui qui y restait n’en revenait plus. Les légendes des trésors cachés se répandaient. On racontait que la nuit, sous les branches des vieux arbres et au pied des rochers apparaissaient des feux follets. C’est la raison pour laquelle les gens appeurés faisaient un long détour pour éviter ces sordides blocs de pierre.

A cette époque, nullement effrayé par ces racontars, un ermite habitait les cellules abandonnées. Durant le jour, il descendait dans les villages chercher sa maigre pitance, mais le soir, à la tombée de la nuit, il s’endormait au coeur des ruines, bercé par leur murmure mystérieux et par le chuchotement de la forêt. Une nuit l’ermite fut réveillé par un étrange bruit. Il entendit la chouette hululer trois fois. Un son de cloches retentit dans l’air puis des chants monacaux s’élevèrent tandis que des lumières extraordinaires se mirent à danser sur les ruines. Soudain la silhouette d’un vieux moine surgit des profondeurs de l’obscurité. Ses yeux semblaient brÖler d’un feu ardent, sa longue barbe blanche balayait le sol. Il s’assit sur le lit de pierre du moine transi de peur, et d’une voix douce, commenÇa à raconter l’histoire passée du monastère. Quand les premiers coqs des villages voisins entonnèrent leur chant de salut au jour nouveau, le moine disparut. Il revint chaque nuit pour continuer son récit. Une nuit, le vieux moine apprit à l’ermite l’existence, non loin des ruines, d’un ancien souterrain, datant de l’époque païenne, abritant un fabuleux trésor. A ce moment du récit, les coqs firent entendre leurs voix et le moine disparut. L’ermite l’attendit la nuit suivante mais le mystérieux visiteur nocturne ne revint plus.

Alors, il décida de partir seul à la recherche du trésor. Longtemps, il parcourut les alentours et jamais personne ne sut s’il avait découvert la trésorerie secrète. Il racontait aux paysans des villages de la région qu’il avait trouvé un vieux souterrain qui comptait quelques quarante-neuf grottes. Au fond de la dernière d’entre elles il découvrit une lourde et massive porte de fer cadenassée. Quand il essaya de forcer la serrure et d’ouvrir la porte, une voix se mit à retentir, une voix si terrible qu’il prit peur et s’enfuit. Les villageois ne crurent pas ses récits mais celui-ci parvint aux oreilles du Pacha de Varna. Aussitôt il arriva avec son armée et captura l’ermite, le forÇant à dévoiler les chemins du trésor. Mais, quand ils arrivèrent à l’endroit indiqué, ils ne trouvèrent rien. Ils l’accusèrent alors de comploter avec l’ennemi, de trahir le Pacha et le jetèrent en prison.

Des années après la libération de la Bulgarie du joug ottoman l’ermite réapparut sur les terres. Un jour, suivant l’ermite, quelques paysans du village voisin se sont enfouis dans les profondeurs de la forêt. Ils en revinrent porteurs de trois sacs pleins de pièces d’or...

 

Neuviéme vision

 

Aujourd’hui, personne ne sait où se trouve l’entrée de la trésorerie secrète, des braconniers l’ont cherchées en vain. La forêt séculaire et les rochers gardent jalousement leur secret. Ceux, courageux, qui osent s’aventurer les nuits sans lune dans les ruines, rapportent, que d’étranges lumières apparaissent et que résonnent de sous la terre des sons de cloche.

Maintenant, tout est calme. Seul le vent souffle et raconte dans son langage inconnu le passé du monastère sacré. Au lever et au coucher du soleil, à l’heure de la prière, on peut entendre le chant inachevé des moines. C’est la liturgie divine qui commence. Une voix murmure doucement une prière qui se mêle aux multiples voix des habitants de la forêt. Au printemps, quand les matinées sont encore noyées d’un brouillard blanc, la silhouette mystérieuse du moine solitaire apparaÌt sur les rochers. La population l’a surnommé “Rim Papa”. Chaque printemps il sort et se promène dans la forêt et au milieu des ruines. Quand il rencontre, au hasard de ses pas, un être humain, il lui demande : “Y-a-t-il encore à Hatchoukata9 des batons pour mener les chevaux ? Les vaches accouchent-elles et les femmes accouchent-elles encore?”. Quand on lui répond “Oui, cela existe encore”, Rim Papa, laisse entendre alors “Il y a encore du temps”. Puis il ferme les yeux et disparaÌt pour retourner à l’époque de l’existence du monastère dans la forêt. Et quand la réponse ne sera plus “oui”, alors, quelque chose d’extraordinaire se passera, mais nul ne sait quoi.

 

L’Eternel ne vient plus, mais chaque nuit je suis de nouveau seul dans les ruines. Je le cherche mais ne le trouve nulle part. Hier soir encore, minuit passé, sous un ciel sombre, la lune cachée par des nuages  veille, là, tout près. La chouette fait entendre son rire sinistre, les ombres des morts errent aux alentours mais le vent les emporte pour les disperser sur les broussailles et les rochers. J’entends le chant du moine. murmure de prière. gémissements atténués. Il n’y a personne autour de moi. Le vieux cloÌtre est mort. Seulement l’Eternel, quelque part en bas dans les labyrinthes lugubres de la galerie souterraine. Je le vois, agenouillé sur le sol de pierre, dans le chaos des objets dispersés, vestiges de la vanité humaine et du temps passé. Il lève son regard vers les cieux, vers un univers lointain où seulement Dieu l’attend avec toutes ses armées. J’entends ses paroles à travers les rochers profonds : “Maintenant, tu tiens le fil, il ne dépend que de toi d’arriver au bout de la pelote”. Pendant les nuits, je ne dors pas, je réfléchis. Le temps est-il venu que l’Eternel ouvre les portes de ses trésors cachés? Je ne sais pas. Je pense que les gens sont encore sourds et aveugles. Ils écoutent des prophètes menteurs. Ils regardent avec les yeux et non pas avec le coeur. Ils ne voient pas la beauté, mais le métal simple qui brÖle leur Ãme de son lourd éclair. Que la porte sombre des pièges reste encore ouverte. Toi, lugubre penseur, tu dois attendre encore. Les gens doivent construire tout seuls le pont qui traversera les abÌmes et qui les amènera aux Sources éternelles!

Et lorsque l’Ãme humaine plongera en elles, elle en sera purifiée et régénérée, elle verra alors la lumière divine et entendra la musique qui ruisselle du coeur de l’Eternité.

 

 

Amen!